Certains développeurs ont façonné des pans entiers de l'écosystème open source sans pour autant jouir d'une grande notoriété en dehors de leur domaine. Andrew Tridgell, surnommé "Tridge", est de ceux-là. Développeur australien, il est à l'origine de Samba et co-créateur de rsync ; deux outils que des millions de systèmes utilisent quotidiennement.
Andrew Tridgell est né en 1967 à Sydney. Diplômé en mathématiques appliquées et physique de l'Université de Sydney, puis en physique théorique et en informatique à l'Australian National University (ANU), il obtient en 1999 un doctorat en informatique dont la thèse porte directement sur l'algorithme qui fonde rsync. Il enseigne aujourd'hui à l'ANU en tant que professeur adjoint associé honoraire.
Samba : un packet sniffer, un grep et un nom de danse
En 1991, Tridgell cherche à faire communiquer des PC sous DOS et des machines Unix sur son réseau local. Aucun outil libre n'existe pour parler le protocole SMB de Microsoft. Plutôt que de se décourager face à l'absence de documentation officielle, il place un packet sniffer sur le réseau et analyse le trafic brut pour reconstituer le fonctionnement du protocole. Une approche qu'il préfère appeler "analyse réseau" plutôt que rétro-ingénierie, aucun binaire n'ayant été désassemblé.
Le résultat de ce travail est publié fin 1992 sous le nom "netbios for unix". Lorsqu'une société lui notifie un problème de marque sur ce nom, Tridgell cherche un remplaçant à l'aide d'une commande grep dans le dictionnaire système, en filtrant les mots contenant les lettres S, M et B. "Samba" en ressort.
Samba est aujourd'hui le standard pour l'interopérabilité fichiers et imprimantes entre systèmes Linux/Unix et environnements Windows.
rsync : ne transférer que les blocs modifiés, pas les fichiers entiers
En 1996, Tridgell co-développe avec Paul Mackerras, chercheur à l'ANU, l'algorithme rsync.
Le principe : plutôt que de transférer un fichier entier lors d'une mise à jour, l'outil identifie les blocs modifiés grâce à des sommes de contrôle glissantes et ne transfère que les différences. Sur des connexions à faible débit, le gain est considérable.
L'algorithme fera l'objet d'un article de recherche en juin 1996 et constituera la base de la thèse de doctorat de Tridgell en 1999. rsync reste aujourd'hui l'un des outils de synchronisation de fichiers les plus utilisés au monde.
L'épisode BitKeeper, ou comment Tridgell a (involontairement) provoqué la création de Git
En 2002, la communauté du noyau Linux abandonne CVS au profit de BitKeeper, un système de gestion de versions distribué propriétaire, que son éditeur BitMover propose gratuitement aux projets open source. C'est alors l'un des rares outils capables de gérer le volume et la complexité du développement du noyau.
En 2005, Tridgell analyse le protocole réseau de BitKeeper — là encore par interception de trafic — et publie un client permettant d'interagir avec des dépôts BitKeeper sans en accepter la licence. BitMover y voit une violation de ses conditions d'utilisation et révoque aussitôt la licence gratuite accordée aux développeurs du noyau.
Privé d'outil adapté, Linus Torvalds écrit Git en quelques semaines pour prendre le relais. Tridgell n'avait pas anticipé cet enchaînement : l'outil de gestion de code le plus utilisé au monde est né directement de cet épisode.
Trente ans après ses premières lignes de Samba, ses outils tournent sur des millions de serveurs, souvent sans que leurs utilisateurs en connaissent l'origine. D'un packet sniffer bricolé en 1991 à un algorithme de synchronisation devenu standard mondial, Tridgell a construit ses outils avec la même méthode : comprendre les systèmes de l'intérieur, puis partager ce qu'il en a appris.
Son profil et ses projets sont consultables sur son site personnel et sur GitHub.






